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Un drame dans une cage
Une volière sans serins est comme un théâtre sans choristes. Le serin fait sa partie en toute saison. L'hiver, alors que les oiseaux étrangers ne poussent plus qu'un petit cri plaintif, quand la mue paralyse les chanteurs les plus gais d'ordinaire et les plus vaillants, le serin continue son ariette[1]et ses trilles aigus ; il excite ses voisins par l'exemple, il occupe la scène et remplit les entr'actes.
En dehors de cette incontestable utilité, le serin, tout commun qu'il soit, a des qualités dont il faut lui savoir gré. Il salue son maître quand il entre, il répond à la voix humaine et se confond en politesses dès qu'on lui adresse quelque compliment.
C'est pour cela que, parmi les paddas blancs au bec rouge, les mozambiques, les bouvreuils, les combassous, les oiseaux bleus du Brésil, les capucins et les nonnes, représentant toutes les couleurs de la palette et toutes les nuances du fifre et de l'harmonica, j'ai toujours maintenu trois ou quatre serins.
Quand la volière reçoit un hôte nouveau, dont le plumage, entrevu chez un marchand d'oiseaux, m'a semblé manquer à ma troupe, c'est un serin qui lui fait accueil et semble lui dire : Vous êtes chez vous ! Le nouveau venu est embarrassé ; il se tient immobile sur un bout de bâton et cherche une contenance. Le serin le salue, lui fait des avances ; il le conduit à la mangeoire, grignote l'échaudé ; enfin, il se baigne pour montrer à son petit camarade qu'il peut jouir d'une liberté relative et qu'il ne manquera de rien.
Il y a quelques jours, ma bonne me dit :
«Monsieur, le petit huppé à tête noire vient d'avoir deux ans.
–Eh bien ?
–il n'a pas encore eu de petits ; je crois qu'il faudrait lui donner une femelle.
- Vous avez bien fait d'y songer. Achetez-lui une jeune serine, de formes élégantes, et procédez à l'installation du jeune ménage.
Le soir même, le petit huppé à tête noire occupait une cage particulière en compagnie d'une petite serine qui semblait bien un peu évaporée, mais sur laquelle on ne pouvait avoir encore une opinion arrêtée.
Le nid était attaché à l'angle de la cage ; un tapis de mouron[2]recouvrait le parquet ; dans le fond, une auge de porcelaine représentait le bassin de tous les jardins de l'Orient.
Le petit huppé contemplait sa compagne avec des airs de langueur ; il était évident qu'il cherchait à lui plaire. La serine accueillait ces hommages sans empressement, mais sans pruderie ; tout s'annonçait bien et l'on aurait pu croire à un avenir de bonheur pour ces intéressants époux.
Mais le lendemain, quel réveil !
Quand j'entrai dans la chambre, le petit huppé était sombre, nerveux ; il se tenait à l'écart, évitant de regarder du côté de madame.
Celle-ci, installée dans le nid, les ailes à demi étendues, gardait un silence dédaigneux.
Le petit huppé alla droit sur elle ; il la fit lever d'un coup de bec, et, se tournant vers moi, il me fit voir qu'il y avait… un œuf.
- Déjà ! Semblait-il dire.
Et il avait au coin du bec comme un sourire sardonique.
Il n'y avait rien à répondre ; le fait était patent, la preuve irrécusable. Mariée de la veille, la serine avait pondu. Evidemment, chez le marchand d'oiseaux, perdue dans la foule, elle avait écouté un séducteur, le premier sans doute qui lui eût fait entendre des paroles d'amour. Puis, on l'avait vendue comme une Géorgienne sur le marché de Constantinople. Séparée violemment de celui qu'elle aimait, elle comptait sur l'époux légitime pour couvrir les suites de sa faute.
Mais le petit huppé ne semblait point l'entendre de cette oreille.
Cette aventure, qui rappelle celle de M. Magre[3], de Toulouse, paraissait l'affecter profondément.
Il me regardait avec sévérité, ayant l'air de dire : Vous m'avez fait épouser une drôlesse. Jeune, confiant, j'ai pris celle qu'on me donnait… et me voilà couvert de ridicule, déshonoré, flétri !
Ne sachant que répondre, je me retirai, n'ayant plus d'espoir qu'en Dieu.
Le lendemain, nouvel oeuf, et ainsi de suite, jusqu'à quatre.
Le petit huppé, que les bonnes n'appelaient plus que M. Magre était absolument atterré. Il regardait les œufs d'un air à la fois stupéfait et indigné.
- C'est pourtant vrai, semblait-il dire. L'illusion est impossible… Les œufs sont là. Ce sont bien des oeufs, et cependant, mes souvenirs sont précis, c'est à peine si j'ai osé lever les yeux sur cette aventurière, à peine si j'ai effleuré le bout de son aile ! Nos becs se sont rencontrés une fois en un chaste baiser, chaste de mon côté du moins. Comme elle dissimulait ! Avec quelle perfidie elle recevait mes compliments ! Elle est entrée sous le grillage conjugal, chaude encore des caresses d'un autre. Elle a apporté la honte dans ce nid, espoir de ma jeunesse et de ma virilité ! ...
I1 sautait de bâton en bâton, cherchant une issue pour s'enfuir.
Il était facile de voir qu'il eût voulu courir chez un avoué et signer une demande en désaveu de paternité.
L'idée me vint de lui lire le discours de M. Naquet[4]sur le divorce, mais un simple raisonnement me fit aussitôt renoncer à ce projet.
Cependant l'épouse coupable, dominée par l'instinct de la maternité, restait, impassible et muette, sur ses œufs illégitimes. Prête à les défendre au besoin, elle ne perdait pas un seul des mouvements de l'époux outragé.
Jusque-là, elle était descendue pour piquer quelques grains à la hâte ou aspirer une goutte d'eau ; mais ce qui était possible au commencement de la ponte pouvait désormais mettre la couvée en péril. Il arrive un moment où la mère ne doit plus s'éloigner. Un refroidissement suffirait à empêcher la vie de se développer à l'intérieur de la coquille.
La serine, peut-être plus malheureuse que coupable, poussait de petits cris plaintifs. Elle demandait à manger. Monsieur faisait la sourde oreille, prenait des airs distraits et indifférents.
La bonne disait « Il fait celui qui ne comprend pas. »
La serine insistait, persuadée sans doute qu'elle avait droit à une pension alimentaire. Cris et supplications venaient se briser contre l'implacable indifférence de monsieur. La pauvre fille-mère se décidait enfin à quitter le nid ; elle prenait à la hâte un peu de nourriture et revenait vite à son poste.
– Monsieur, reprit la bonne, cette situation ne peut se prolonger. Ce serin est irrité, cela se voit, et il ne pardonnera pas. S'il avait déjà été père, peut-être n'abandonnerait-il pas la nichée, mais, étant toujours resté garçon, il sera impitoyable.
– Que faire, alors ?
- L'enlever d'ici et le remplacer par un serin expérimenté, et qui, ayant beaucoup vécu, sera disposé à l'indulgence. Le concierge du 10 en a un dont les petits viennent de se hasarder sur les bâtons. Leur mère suffira maintenant à leur éducation ; je vais aller emprunter cet oiseau, et peut-être arriverons-nous à sauver la nichée.
En effet, le petit huppé à tête noire fut remis dans la volière ; et le voisin, très au courant des habitudes du ménage, va se remplir le bec de millet et de jaune d'œuf ; puis il vient donner la pâtée à la couveuse, qui le remercie par de petits cris joyeux. Il m'a même semblé lire dans ses yeux un sentiment plus vif que celui de la reconnaissance. D'ici peu, elle aura oublié son premier amour, et, le sentiment du devoir aidant, elle pourra devenir une excellente mère de famille.
Ah! N’insultez jamais la serine qui tombe!
Qui sait sous quel fardeau sa pauvre âme succombe ?
Tout est maintenant pour le mieux dans la meilleure des cages. Un seul détail m'affecte. Le voisin, ce brave homme de serin qui nourrit la mère et nourrira bientôt les petits ; ce serin dévoue qui a si généreusement accepté ce rôle de père putatif[5], ce cœur d'élite enfin n'a pu échapper à la raillerie.
La femme de chambre du second l'appelle saint Joseph !
[1]L’ariette est une courte mélodie à caractère gracieux
[2]Il s’agit d’une petite plante dont les fleurs peuvent être rouges, roses, bleues ou blanche, toxique pour les animaux qui l’ingèrent. Ici sa fonction est uniquement décorative.
[3]Fait divers de l’époque décrivant une situation humaine analogue à celle des serins
[4]Député qui fit voter une loi sur le divorce le 27 juillet 1884
[5]Un père putatif est celui qui s’annonce comme le père et agit comme tel alors que rien de réel ne fonde son action.
13:55 Publié dans 2.2 Un drame dans une cage | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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