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Le code du coeur

On s'agite beaucoup depuis quelque temps dans le clan féminin. La question du droit des femmes prend tout doucement une petite importance. Le mouvement est venu d'Amérique ; il a provoqué une certaine émotion en Angleterre, et quelques Parisiennes s'occupent aujourd'hui sérieusement de la question de l'émancipation des femmes.

On peut se demander avec étonnement pourquoi l'ordre social a éloigné le beau sexe d'une multitude de professions pour lesquelles il a au moins autant d'aptitude que le sexe mâle.

Il y a déjà un certain nombre de femmes médecins ; pourquoi n'y aurait-il pas des femmes notaires, pharmaciennes, employées de ministère ou d'administration ? L'ordre social a placé les femmes dans cette situation terrible qu'elles ne peuvent vivre de leur travail. La machine à coudre est venue leur porter le dernier coup et la profession de femme galante est tellement envahie que, à part quelques exceptions, il vaut mieux gratter la terre avec les ongles que le boulevard avec des robes à queue.

Il est cependant un emploi que les femmes rempliraient plus mal peut-être encore que les hommes, c'est l'emploi de magistrat et une fonction dans laquelle elles seraient impossibles, celle de juré.

Supposez un tribunal correctionnel ainsi composé : Madame Eveline Durantin présidente,

Mesdames Berthe Durand et Mathilde Bronson, juges.

Un jeune homme est sur le banc des prévenus.

La Présidente. - M. Julien Darcours, vous avez pénétré la nuit dans l'appartement occupé par les époux Bonnivard ?

L'Accusé. - Oui, madame.

La Présidente. – Le sieur Bonnivard vous a surpris au moment où vous portiez la main sur le collier de sa femme ?

L'Accusé. – Ce n'est pas sur son collier que je portais la main, c'est sur un cou d'albâtre que je me plaisais à caresser.

La Présidente. – Vous avez tenté, dit l'accusation, de mordre cette jeune femme à la lèvre ?

L'Accusé. – Un baiser, ma présidente, un simple baiser !

La Présidente. – Troublé dans vos projets, vous êtes tombé à bras raccourcis sur le sieur Bonnivard et vous lui avez porté plusieurs coups ?

L'Accusé. – Madame la présidente n'ignore pas qu'un mari est bien souvent gênant.

La Présidente. - C'est vrai !

L'Accusé. - J'aimais depuis longtemps madame Bonnivard. La correspondance qu'on a saisie le prouve suffisamment.

La Présidente. – Bonnivard prétend que vous aviez l'intention de commettre un vol ?

L'Accusé. – Vengeance de mari !

La Présidente. – Vous avez formé une plainte reconventionnelle[1] ?

L'Accusé. – Oui, madame.

La Présidente. – La cause est entendue.

(Cinq minutes de délibération.)

Le tribunal, attendu que le sieur Darcours s'est introduit dans l'appartement des époux Bonnivard avec des intentions qu'on ne peut blâmer.

Attendu qu'il aimait et se croyait aimé ;

Que le sieur Bonnivard est intervenu d'une façon odieuse entre sa femme et ce jeune homme;

Attendu, d'autre part, qu'il n'a pas craint de porter contre Darcours une accusation qui est de nature à lui causer le plus grand tort ;

Renvoie Julien Darcours des fins de la plainte, sans dépens ;

Condamne Bonnivard à payer à Darcours la somme de cinq cents francs, à titre de dommages intérêts.»

Appelez l'affaire Palmérin !

La Présidente. – Auguste Palmérin, vous avez déposé une plainte en adultère contre la femme Palmérin, votre épouse ?

Le Plaignant. – Oui, madame.

La Présidente. - Etes-vous sûr de votre affaire ?

Le Plaignant. – Il y avait flagrant délit.

La Présidente. – Comment avez-vous fait pour le constater ?

Le Plaignant. – Je me suis caché derrière un rideau.

La Présidente. – Cette conduite est celle d'un lâche.

Le Plaignant. - Puis, j'ai envoyé chercher le commissaire de police.

La Présidente. –  C'est d'une platitude révoltante. L'attitude des prévenus ne laissait-elle place à aucun doute ?

Le Plaignant. A aucun.

La Présidente. – Femme Palmérin, vous aviez un amant ?

La Prévenue. - Non, madame.

La Présidente. – Que faisait donc chez vous le sieur Gaston d'Emporté-Pièce ?

La Prévenue. – Il me prenait mesure d'un corset.

La Présidente. – Vous étiez en chemise ?

La Prévenue. - Naturellement.

La Présidente. – Et le jeune Gaston vous serrait dans ses bras?

La Prévenue. – Il avait oublié son mètre et il prenait mesure d'une autre manière.

La Présidente. –

Le tribunal,

Attendu que les faits ne sont pas suffisamment prouvés,

Renvoie des fins de la plainte la femme Palmérin et le sieur Gaston d'Emporte-Pièce.

Cour d'Assises de la Seine.

Présidence de madame de Lamotte-Grise,

Conseillère à la cour.

La greffière donne lecture de l'acte d'accusation.

Le 7 février 1879, M. de la Prunelle négociant à Paris, fut trouvé mort dans son lit. Le bruit courait qu'il avait été empoisonné et la rumeur publique désignait, comme auteur du crime, la propre épouse du défunt, assistée du sieur Ernest Duchénard, son amant.

Une perquisition fit découvrir dans l'armoire à glace de la dame de la Prunelle une boîte renfermant encore une certaine quantité d'arsenic, et l'analyse faite après l'autopsie prouve que le sieur de la Prunelle avait absorbé quatre kilos de cette substance.

La correspondance du sieur Duchénard avec sa maîtresse fournit à l'accusation des arguments terribles.

En décembre 1878, madame de la Prunelle écrit à Duchénard : « II faut que tu m'aides à me débarrasser du vieux singe. »

Duchénard lui répond : « Patience ! Dans peu de jours, le vieux singe aura cessé de vivre. »

La mort de M. de la Prunelle a été horrible. Jusqu'au dernier moment, il n'a cessé de demander à boire ; il avait les entrailles en feu. L'empoisonnement, mesdames, est incontestable. Cette façon de consommer la séparation de corps est prévue par la loi, etc., etc.

Madame Lachaude est assise au banc de la défense.

Après l'interrogatoire des accusés, la célèbre blagueuse prend la parole en ces termes :

« Mesdames de la cour, mesdames les jurées, épouse d'un homme vulgaire et commun, madame de la Prunelle a supporté longtemps le contact impur de son mari. Egoïste, il la réveillait au milieu de la nuit pour lui infliger des baisers qui lui causaient une forte répugnance ; avare, il lui refusait les toilettes dont elle aimait à se parer. Cette jeune et malheureuse femme avait fait une note de vingt mille francs chez sa couturière.  M. de la Prunelle eut la petitesse de payer cette somme par acomptes de deux mille francs. L'année dernière, il refusait à sa femme une voiture au mois qui lui avait été ordonnée par son médecin. Au risque de la tuer en la privant de sa promenade favorite autour du lac, cet homme sans coeur, ce mari sans entrailles réalisa de ce fait une mesquine économie de sept cents francs par mois.

Elevée aux Oiseaux, madame de la Prunelle aimait à recevoir des artistes.

Au lieu de l'encourager dans cette voie, M. de la Prunelle refusait d'inviter MM. Capoul, Gaillard et Talazac à passer une partie de l'été dans sa maison de campagne, à Chatou.

La jeune épouse, profondément blessée, refoulait ses larmes.

C'est alors qu'elle rencontra Duchénard que les hasards du canotage amenaient sur sa route. Elle ne songeait pas à mal ; il lui offrit son amitié, elle l'accepta.

Peu à peu, une de ces passions romanesques, comme on n'en trouve plus, hélas ! Même sous la plume des écrivains naturalistes, s'empara de ces jeunes âmes. De doux aveux furent échangés, une correspondance s'ensuivit ; rien de plus.

L'accusation veut voir une menace dans cette phrase si naturelle : « Débarrassons-nous du vieux singe. » Mais il faut tout savoir. Il y avait un singe chez le jardinier de M. de la Prunelle, et ce singe était vieux. Il gênait les entrevues de nos amoureux, et ils lui vouèrent une haine méritée. M. Duchénard le tua, non par le poison, qui est l'arme des lâches, mais d'un coup de revolver.

L'arsenic qu'on a trouvé dans l'armoire à glace avait été acheté par ordre du médecin. Madame de la Prunelle suivait un régime bien connu, qui éclaircit le teint et donne à la peau une transparence poétique.

Si M. de la Prunelle a été empoisonné, c'est sa faute. Cet homme avait la manie de manger la poudre de riz de sa femme. Trouvant cette poudre blanche, il l'avalait sans songer que, par son imprudence, il pouvait exposer aux plus graves soupçons celle qui avait accepté d'être la compagne de sa vie.

Regardez Duchénard, mesdames, il est beau, il est jeune, il aime.

Regardez aussi cette jeune veuve, si poétique au milieu de ses larmes. Tout dans sa douleur vous dit qu'elle brûle de se remarier.

Duchénard l'épouserait-il s'il croyait qu'elle a empoisonné son premier mari ? L'épouserait-elle s'il avait été son complice ?

Les faits parlent d'eux-mêmes.

Vous acquitterez les accusés, mesdames ; et s'il y a eu une brèche faite à la société par la mort accidentelle de M. de la Prunelle, les jeunes époux, qui vous devront leur bonheur, se hâteront de la réparer en fournissant à la France de jeunes citoyens qui vous béniront !.. »

Le jury se retire pour délibérer.

La réponse de mesdames les jurées sur toutes les questions, est non, les accusés ne sont pas coupables.

L'acquittement est prononcé, et les accusés mis aussitôt en liberté, prennent un fiacre dont ils baissent les stores.



[1] L’accusé oppose au plaignant une demande afin d’obtenir davantage que le simple rejet de la plainte.

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