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Types de notre époque
FEMMES D'INTRIGUE ET FEMMES D'AFFAIRES
ODORD DI FEMINA ! dit l'Italien. Exclamation extatique et trop générale. Il faut distinguer, car il y a odor et odor…[1]
La femme naïve et qui reste femme est la seule admirable. Je comprends, aimable Sterne[2], le motif qui t'a fait passer une heure sans penser à mal chez ta jeune mercière, dont la main blanche faisait entrer un de tes doigts, puis l'autre, tout doucement, avec art, au fond de cette paire de gants que tu étais allé acheter chez elle. Le mari rentre, la mercière rougit et passe derrière le comptoir.
Un peu de rougeur sur les joues, un frissonnement léger de la main, c'est tout le drame et il est complet.
« La femme est essentiellement énigme et contradiction. » (Le P. Lanfrey.)[3]
« La femme a le venin de l'aspic et la malice du démon. » (Saint Grégoire.)
« La femme est un être bien singulier (à qui le dites-vous, mon révérend?) : elle est puissante et faible, sublime et abjecte, passionnée et féroce, compatissante et cruelle; elle est capable de tout supporter et de tout oser. C'est tout ce qu'il y a de mieux (oh ! prenez garde; si nous avons des secrets, gardons-les !) et, en même temps, tout ce qu'il y a de pire, de plus hideux et de plus funeste dans l'humanité. C'est un ange ou un démon. » (Le Rév. P. Ventura)[4]
« La femme tient de la mule pour l'entêtement, de la chatte pour la paresse, de la poule pour le caquet, du singe pour la ruse (jusqu'ici, rien de trop méchant; mais, attendez, cela viendra).
Quant à la lasciveté et à la méchanceté, elle ne peut être comparée qu'à elle-même. » (Quand je vous le disais !) (Le P. Bouvier.)[5]
Viens avec moi, Sterne, et regarde autour de la Bourse ce bataillon d'êtres humains sans barbe, qui pérore, qui cote le report, la hausse ou la baisse. Ces êtres sont des femmes et tu ne t'en serais pas douté.
Maintenant, pénètre dans la Chambre des députés et compte combien de femmes arrivent à la première heure pour ne partir que quand la séance est levée. Ces femmes ont la figure hâve, la prunelle fiévreuse; les jeunes sont déjà vieilles; les vieilles sont décrépites. Dans ces poitrines qui ne sont plus féminines et qui ne sont pas viriles, il n'y a que des désirs d'ambition, des espérances de places, des haines de parti, des jalousies de tribune, des fureurs d'homme, des ruses de diplomate.
Tricoteuses pour tricoteuses, celles de Robespierre valaient mieux[6].
Entrons maintenant au Palais de Justice.
Parmi toutes ces figures pointues, osseuses, livides, couvertes d'un parchemin plissé et ridé, vous trouverez des femmes. Quand elles se cramponnent à un vice, soyez sûr qu'elles l'embrasseront d'une étreinte plus forte et plus tenace que nous autres hommes. Une femme qui chicane vaut cinq avoués et deux huissiers et demi. Celle-ci connaît le Code de procédure comme un avoué qui, rayé de la corporation, aurait ouvert un cabinet d'affaires. Celle-là en remontrerait au receveur de l'enregistrement. Il y a autant de subtilité dans son esprit desséché et racorni qu'il y a de rides sur son visage et d'assignations dans son sac. Déboutée[7] vingt fois, elle recommence toujours.
Parlerai-je de la joueuse qui, l'œil éteint, le regard mat, la tête pétrifiée comme celle de la Méduse[8], reste, pendant douze heures de suite, penchée sur le tapis vert, l'âme enchaînée aux piles d'or qui décroissent et qui se reforment tour à tour?
C'est aux eaux, dans la liberté de ces réunions hétérogènes, champêtres et voluptueuses, qu'il faut admirer, dans la perfection de son indépendance, la variété du monstre féminin qu'on nomme joueuse.
Allez à Monaco. Quand vous aurez admiré la beauté du site, la splendeur des salons, l'amusante diversité des physionomies, entrez dans la salle de roulette : vous y verrez de nobles dames assises à côté d'un aventurier ou d'un escroc. Elles sont là comme à la messe.
C'était un jeudi, à Wiesbaden[9] : sous ces beaux portiques ornés de glaces et de dorures, plus de vingt femmes d'une physionomie distinguée, élégamment vêtues, réservées dans leurs manières, subissaient avec un imperturbable courage les chances de la rouge et de la noire; tenant d'une main leur petit râteau, et de l'autre la carte sur laquelle elles marquaient avec une épingle les diverses chances du jeu. L'une d'elles, d'une remarquable beauté, pouvait avoir vingt-cinq ans; elle portait une robe de soie grise agrémentée de nœuds et de franges d'un goût exquis; tout son extérieur était simple et comme il faut. Sa main était petite, délicate, blanche; quand elle se dégantait, on voyait briller à ses doigts des bagues de grand prix. Le matin, à midi, le soir, toujours elle était à la même place, sans repos, sans distractions, lançant les pièces de vingt francs sur la couleur ou sur le carré qu'elle avait choisi, se détournant à peine pour regarder son mari, homme très distingué, qui n'avait pas l'air de s'étonner ni de la blâmer. A la fin de la journée, tous les muscles de ce visage jeune et frais étaient tendus et comme pétrifiés. Il y avait dans cet œil fatigué un regard fixe et terne qui ne semblait plus voir les objets. Je me demandai si cette femme était mère.
Une autre femme, Russe de naissance, rivalisait avec elle; mais celle-ci était vieille. Jamais je n'ai vu les cheveux blancs et la dignité du rang s'avilir d'une manière plus hideuse. L'époque des prétentions et des hommages était passée pour elle; aussi ne déguisait-elle aucune de ses émotions. Sa main ridée tremblait d'impatience jusqu'au moment où son râteau pouvait ramener le gain ou pousser l'enjeu; la sueur de l'agonie perlait sur son front dégarni.
Après tout, cette passion peut passer pour une maladie ou un malheur; mais que dirons-nous des intrigantes politiques, ambitieuses de pouvoir et de crédit, avides d'argent, mêlant leurs petites vues aux plus grands intérêts, faisant de la diplomatie au cold-cream[10], du royalisme à la veloutine[11], et toujours en quête de places pour leurs amants et pour leurs neveux?
Dans la vie domestique, la femme est moins libérale que l'homme. L'homme gagne et dépense ; la femme ordonne et économise; sa vue délicate et perçante se porte sur tous les détails; elle ferme ces issues imperceptibles par lesquelles l'argent et la fortune pourraient glisser et disparaître. Mais imaginez ce même génie, excellent dans la famille, admirable quand il est à sa place, imaginez-le porté dans la vie publique : la prudence, l'attention ne sont plus qu'un intérêt cupide et bas; les grandes vues sont sacrifiées à une avidité misérable.
La femme qui sait rester femme est évidemment supérieure à l'homme. Héroïsme, dévouement, grandeur d'âme, charme, influence, tout lui appartient; mais une fois descendue aux intérêts brutaux, aux cupidités viriles; elle, prenant part à la lutte de la Bourse, à la lutte du Parlement; elle, négocier, intriguer, disputer, régler un bilan, faire l'escompte, entrer dans les spéculations, tromper, pérorer, manigancer, courir après les places, assiéger le ministre, fatiguer les antichambres, pétitionner, plaider ! sa faiblesse va se changer en traîtrise, sa finesse en fourberie.
Machiavel[12] en jupons, Mazarin en cornette[13], c’est dans sa loge à l'Opéra, c'est au bal en valsant qu'elle ira chercher les secrets d'État.
Qu'en eût dit Casanova, qui ne cherchait jamais chez la femme que ce qu'on est vraiment en droit d'attendre d'elle?
« La pudeur, dit le joyeux aventurier, peut provenir d'un penchant à la vertu, mais ce n'est la plupart du temps qu'une affaire d'éducation, un pli donné dès l'enfance. Ce sentiment ne résiste jamais à l'agresseur, quand l'agresseur sait s'y prendre. Le moyen le plus facile de vaincre la pudeur, c'est de ne pas la supposer dans l'objet qu'on veut attaquer, et surtout de la brusquer en sautant à pieds joints par-dessus une fausse honte. L'effronterie de l'assaillant subjugue l'assailli, qui finalement, vous remercie toujours de votre victoire. »
La chasteté est une partie de la pudeur, mais ce n'est pas toute la pudeur.
C'est encore en province qu'on a le plus de chance de trouver la femme, la femme dépouillée d'artifice, la femme-nature.
Je ne parle pas des mondaines[14] de grande ou petite ville, qui singent la Parisienne avec moins de charme, moins d'esprit et moins d'eau de Lubin[15].
Je n'ai jamais prisé, pour ma part, les gommeuses d'outre-Seine[16]; j'aime mieux la bourgeoise, l'ouvrière, la paysanne.
C'est là qu'on peut s'écrier : Odor di femina[17] ! Vive Dieu ! Nous sommes loin du patchouli, du new mown hay[18] et de l’ylang ylang [19] !
Femmes passionnées, que vous devez souffrir dans une petite ville ! Avouez que le voyageur est pour vous un objet de sollicitude et de curiosité. Lui aussi s'intéresse à vous… Il va, regardant à droite et à gauche, cherchant une patère pour y' accrocher son cœur.
Ici, une fenêtre entr'ouverte au rez-de-chaussée : on entend les accords d'un piano... C'est la femme du docteur, une petite brune de vingt-deux ans, qui trompe son appétit en jouant une valse de Métra[20]… Le mari est sorti à huit heures du matin; quand rentrera-t-il? A six heures, à minuit?
La petite s'ennuie.
Plus loin, au balcon de cet hôtel, derrière le feuillage, se profile une tête gracieuse…Cheveux blonds, sein gonflé de soupirs innocents… « Qui donc passe dans la rue? Un jeune homme qui n'est pas d'ici... Il est arrivé hier, il repartira demain peut-être… il est bien heureux ! »
Au coin de la rue, derrière son comptoir, c'est la plantureuse boulangère. Deux grands yeux, un sourire accueillant, des bras de marbre... Le boulanger n'est pas aimable tous les jours... Elle se vengerait bien un peu – avec quelqu'un qui ne jaserait pas !...
La modiste a deux demoiselles; elles se marieront difficilement, ayant refusé l'une un garçon coiffeur, l'autre un employé du télégraphe.
La directrice des postes est gentille. Veuve à trente ans, elle se remarierait bien, mais en se remariant, elle perdrait sa place…Et cependant !...
Oh ! les bonnes joues dans lesquelles on peut mordre à belles dents ! Les fruits d'espalier ont plus de mine[21], mais les fruits de plein vent ont plus de goût.
Faut-il partir? Faut-il rester? Lequel vaut mieux, la serre chaude et ses molles effluves? Ou l'air vif embaumé de la vigne et de la prairie?
Saint-Rieul, un ami de vingt ans, qui est mort d'excès d'amour, me disait quelquefois « Il n'y a pas de femme qui m'ait laissé inconsolable, pas même celle qui m'a le plus rudement repoussé. Après un refus invincible, je rentrais chez moi, et, ouvrant un atlas, je cherchais une île déclarée déserte et je me disais : Si nous étions là tous deux, rien que nous deux, c'est elle qui viendrait à moi ! »
Cette assurance le consolait…Il dort ; ne le réveillons pas !
[1] Odor peut avoir plusieurs sens : « bonne odeur, parfum, senteur » ou au contraire « mauvaise odeur ». C’est aussi une odeur corporelle, souvent sexuelle.
[2] Lawrence Sterne, (1713-1768), romancier et ecclésiastique britannique, ayant vécu quelques temps en France. Auteur de Tristram Shandy, il mena une vie libre et assez oublieuse de ses devoirs d’homme d’Eglise.
[3] Lanfrey (1828-1877), sénateur et journaliste français, écrit diverses œuvres philosophiques et politiques. Cette citation est tirée de La femme jugée par l’homme, Paris, 1858.
[4] Rév. Père Joachim Ventura de Raulica, (1792-1861) ; écrit des études sur la mission de la femme catholique et des moyens de l’accomplir. Citation tirée de Les femmes de l’Evangile, Paris, 1858.
[5] In Les femmes jugées par les méchantes langues, Paris, 1858.
[6] Les séances de la Convention (pouvoir exécutif de la Première République Française) étaient publiques. Afin qu’aucune décision ne soit secrète, on payait des femmes issues du peuple pour y faire acte de présence. Moyennant 50 sols par jour, elles tricotaient pour tuer le temps, assises au fond de la salle. Lors de la Terreur, le rôle des tricoteuses se développa.
[7] Débouter= rejeter une demande faire en justice.
[8] Créature mythologique, dont les cheveux sont des serpents. Son regard pétrifie quiconque le croise.
[9] Grande ville de la région de la Hesse, en Allemagne. C’est une des plus anciennes villes thermales d’Europe.
[10] Crème de pharmacopée, utilisée dans le traitement des irritations et de la sécheresse cutanée. Son application provoque une sensation de froid.
[11] Tissu de soie d’aspect velouté.
[12] Nicolas Machiavel (1469-1527), penseur italien, théoricien de la politique et de la guerre. Son nom a donné naissance au « machiavélisme ».
[13] La cornette est un vêtement féminin populaire des XV et XVIIe siècles.
[14] Qui aiment le monde. Femmes du XIX qui se faisaient entretenir par des hommes mariés. Elite de la pyramide sociale.
[15] Parfum très à la mode, créé en 1798.
[16] Probablement le féminin de « gommeux », jeune personne prétentieuse et d’une élégance excessive.
[17] Odeur corporelle sexuelle, qui fait tourner bien des têtes. En latin, elle représente une réalité sexuelle répugnante.
[18] Foin fraîchement coupé.
[19] Arbre d’Asie, cultivé pour ses fleurs dont on obtient une huile essentielle par distillation. Utilisée en parfumerie, elle est un puissant aphrodisiaque.
[20] Olivier Métra (1830-1889), écrit de nombreuses valses dont Le Tour du Monde et La Valse de Roses, souvent jouée par les orgues de Barbarie. Ces valses lui apportent la gloire, mais pas la richesse.
[21] Technique de taille, sur des arbres fruitiers surtout, permettant d’obtenir une forme plate.
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