« Un drame dans une cage | Page d'accueil | Accueil »

Les deux noces

Etude naturaliste [1]

I.

Sous le hangar, à côté de la charrette, Barrassou, étendu sur la paille, la tête appuyée sur un sac d’avoine, dormait à poings fermés. La bouche entr’ouverte laissait voir des dents larges et fortes qui avaient gardé par endroits, des bribes d’une sardine grillée que le robuste paysan avait mangée le matin avec une demi livre de pain noir. Barrassou avait fait ses quatre sillons de vigne, en plein soleil. Sa chemise de toile brune était ouverte sur sa poitrine velue que soulevait une respiration puissante ; au milieu du bouquet de poil étaient restés deux ou trois fétus de paille d’avoine et un petit caillou terreux que la pioche avait fait sauter jusque-là.

A la commissure des lèvres, la salive s’écoulait lentement, formant une petite mousse d’écume d’où s’échappait de temps en temps une goutte qui tombait sur le sol.

Les mouches se jouaient sur sa figure sans réveiller le robuste garçon ; elles allaient de la narine à l’oreille, s’envolaient tout à coup ; puis décrivant un cercle rapide, elles revenaient se poser sur son front ou sur sa bouche, s’enivrent de sueur et d’aigreur humaine.

Un sabot de Barrassou était resté au pied gauche ; le sabot de droite avait glissé, et le pied nu de garçon de ferme se dessinait, fortement estompé, sur la poussière grise. Ce pied avait cinq doigts : un orteil énorme avec un ongle de corne de cheval, bordé d’un large liseré noir ; les autres doigts bien alignés, n’ayant aucune de ces torsions causées par les chaussures. Au dessous de la cheville, une ligne blanche ressortait comme si on l’avait tracée à la craie sur une ardoise : c’était le résultat d’un coup de faucille qui s’était trompé. La blessure fut vite fermée et il n’en restait que cette trace…

 

II.

De la lucarne du grenier à foin, un énorme derrière jaillit tout à coup, croupe puissante de la Busotte, qui avait fini de ranger la paille et qui sortait en faisant face à la grange.

Son pied sortit de dessous le jupon et chercha le premier échelon ; l’autre pied suivit ; puis le premier pied s’appuya sur le deuxième échelon, le deuxième pied sur le troisième, et la Busotte arriva bientôt à terre.

C'était un beau brin de fille ; ses seins, comme deux moitiés de melon fortement vissées sur la poitrine, étalaient au soleil deux framboises énormes.

 

III.

La Busotte s'approcha de Barrassou, et, appuyée sur la fourche de bois qu'elle avait descendue du grenier, elle contempla l'homme endormi. En face, les poules s'ébattaient sur un épais fumier où les bouses de vache mûrissaient au soleil. Un ruisseau d'un beau roux foncé sortait de l'étable et venait se perdre sous le fumier, emplissant l'air d'âcres émanations. Les vaches paissaient dans la prairie voisine et avaient laissé le ruisseau en repos. Des flaques blanchâtres le marbraient çà et là, et on y voyait comme des fantômes d'éponges, madrépores de la pourriture.

- Un beau gars tout de même ! Murmura la Busotte.

A ce moment, une grosse puce noire quitta brusquement la poitrine de Barrassou, et, sautant sur le bras de la Busotte, disparut joyeusement sous son aisselle, qui exhalait des senteurs d'artichaut.

La Busotte eut une idée, elle ramassa un trognon de chou et le jeta à la figure de Barrassou. Celui-ci se réveilla et ouvrit des yeux effarés. La Busotte se mit à rire aux éclats.

– Tu m'as fait une farce ? s'écria Barrassou.

– Tu dormais trop bien, dit la Busotte

- Encore, continua le garçon de ferme, si c'était pour me dire que nous allons nous marier, ça me ferait plaisir.

– Se marier? Dit la Busotte, quand on n'a que quatorze sous par jour, ça ne promet rien de bon.

- J'aurai le champ de l'oncle Bibard ! fit Barrassou.

- Eh bien ! Quand l'oncle Bibard sera mort et que t'auras le champ… nous verrons.

- Moi, je suis pour tout de suite ! dit Barrassou ; et, se dressant tout à coup, il empoigna la Busotte par la taille.

Elle lui allongea un vigoureux soufflet, auquel Barrassou répondit par un coup de poing dans le dos, qui retentit comme s'il avait jeté une pierre sur un tambour.

La nature parlait en eux ; un vague désir les poussait l'un vers l'autre, mais, quand la Busotte réfléchissait, elle avait peur de la misère…

A côté de ces deux êtres, toutes les forces de la nature s'étalaient dans leur splendeur. La treille montait au mur en spirales bizarres, les pigeons roucoulaient, les mouches faisaient entendre leur bourdonnement affolé.

Dans le potager, les choux poussaient, cachant un cœur d'un blanc bleuâtre au milieu d'un bouquet d'énormes feuilles vertes.

 

IV

Au fond de la basse-cour un coin était réservé, une sorte de réduit à pan coupé fermé par un treillage en bois, Les barreaux pourris étaient maintenus en deux ou trois endroits par un fil de fer ou par un bout de corde solidement noué. Là se trouvait le toit à porcs : une maçonnerie grossière, recouverte de tuiles à moitié brisées que la main d'un paysan avait ramassées dans les démolitions de la ville voisine. Un gros verrou, tout rouillé, fermait la porte, et, sur le côté, une ouverture garnie de deux barreaux de fer laissait tout juste au groin l'espace nécessaire pour arriver à l'auge de pierre. Là, vivaient Thomas, jeune porc âgé de dix mois, et Claudine, petite truie au mufle rose.

Le cœur de Thomas n'avait pas encore parlé ; il avait vécu jusqu'à ce jour sans songer à autre chose qu'à l'eau de son, aux côtes de melon et aux cosses de fèves qu'on lui apportait deux fois par jour. Quand il entendait tirer le verrou, il approchait avec un grognement joyeux, et son groin frôlait dans l'auge le groin de Claudine, sans qu'il trouvât aucun charme à cette promiscuité. Au contraire, il trouvait Claudine par trop goulue, et, plus d'une fois, il lui avait enlevé une pomme verte ou un morceau de betterave sur lesquels la jeune truie avait déjà jeté son dévolu. Elle était surtout friande de prunes et d'abricots ; et Thomas était obligé de faire valoir les droits du plus fort.

Claudine, du reste, était fort gentille ; elle avait deux longues dents qui s'allongeaient sur sa lèvre inférieure, et les petits trous dont était percé son groin avaient je ne sais quoi de mutin et de gracieux. Sa queue se contournait en vrille avec des frémissements de panache quand elle prenait un temps de galop, et ses longues oreilles retombaient coquettement sur ses petits yeux ronds. Quand Claudine, repue, se couchait sur la litière adoucie par les excréments onctueux qui lui donnaient la caresse du velours, elle étalait un ventre rose, sans poils et orné de six petites tétines sur lesquelles se jouaient les grâces et les ris.

Parvenu à l'âge de dix mois, Thomas sentait vaguement qu'il avait des devoirs à remplir auprès de sa compagne. Il la cherchait le soir, quand le soleil était couché, et se sentait tout heureux de sentir à côté de lui quelque chose de tiède.

 

V

Barbassou et la Busotte s'étaient rapprochés du toit à porcs. En les apercevant, Thomas eut comme un éclair de divination.

La différence des sexes, qui, jusque-là, avait été un mystère pour lui, se révéla soudainement. Il se jeta sur Claudine et lui appliqua des baisers furibonds.

- Ah ! Mamzelle Busotte, soupira Barrassou, cet exemple ne vous dit donc rien ?

- Taisez-vous, murmura la Busotte, les bêtes sont des innocentes.

- Thomas est plus heureux que moi ! Soupira Barrassou en soufflant comme un soufflet de forge.

La Busotte, troublée, lui lança un grand coup de pied dans le ventre.

–Toujours des farces ! fit le garçon de ferme.

 

VI

Quelques semaines après, Claudine mit bas…

En voyant ces petits pourceaux si gentils, si rieurs, courant autour de Claudine, la Busotte devint rêveuse.

- C'est la famille, ça ! Lui dit Barrassou. Vous aussi, la Busotte, vous auriez, si vous vouliez, des petits autour de vous… Le lait ne vous coûterait pas cher pour les nourrir, et, plus tard, quand nous serions devenus vieux, ils iraient aux champs pour nous.

La Busotte ne répondait pas ; elle contemplait les petits cochons et son cœur battait à rompre sa poitrine.

 

VII

La nuit était tiède.

Tout dormait dans la campagne.

Un homme descendit prudemment du grenier à fourrages ; il traversa la cour, et, soulevant le loquet de la porte de la buanderie, il marcha vers le fond, où reposait la Busotte sur un matelas de paille de maïs.

Il lui mit brusquement la main sur la bouche, en lui disant :

Tais-toi !

T'es bête ! murmura la Busotte, je t'attendais ; tu seras mon homme !

Un mois plus tard, on publia leurs bans. A la ville, on eût commencé par là ; mais c'est surtout à la campagne qu'on met souvent la charrue avant les boeufs.



[1]Le sous-titre annonce qu’il faut lire la nouvelle comme une parodie de la littérature naturaliste dont Zola, ennemi littéraire de Scholl, est l’une des têtes de file à l’époque.

Ecrire un commentaire