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Le miracle de Montargis

Nous devions déjà à cette jolie petite ville du Loiret un chien célèbre[1] et un ministre des postes[2]. Ce n’était pas assez, parait-il. La providence a voulu favoriser Montargis une fois de plus, en y plaçant le théâtre d’une apparition qui ne peut manquer de toucher bien des cœurs.

A cette époque de scepticisme ou d’indifférence religieuse, nous ne devons rien négliger de ce qui doit ramener dans le droit sentier les brebis égarées.

Il est d’abord nécessaire de résumer les faits.

Une femme qui a dirigé longtemps et avec succès une des congrégations les plus autorisées, la Farcy, puisqu’il faut l’appeler par son nom, s’est réfugiée, après fortune faite, dans une maison de campagne, le château du Chesnoy, près Montargis. Depuis l’effondrement de la féodalité, les châteaux, appartenant au plus offrant et dernier enchérisseur, sont tombés aux mains des spéculateurs habiles, des négociants heureux et des financiers que n’a pas réclamé le bagne. Madame Farcy devait prendre sa place dans cette aristocratie nouvelle ; si elle ne remontait pas aux croisades, elle remontait aux croisements. A chacun son heure, à chacun ses titres.

La châtelaine du Chesnoy, touchée par la contemplation de la nature, ne tarda pas à tomber dans la dévotion. Elle lut l’histoire de sainte Elisabeth de Hongrie[3], qui léchait les plaies des malades, et, dans son for intérieur, elle ne trouva pas une différence sensible entre ces pratiques religieuses et celles qui avaient fait sa fortune.

La Farcy expira laissant, par testament, 40,000 francs à l’hospice de Montargis ; à la ville, 20,000 francs pour fonder une salle d’asile ; 30,000 francs à la commune d’Armilly[4], pour établir deux écoles chrétiennes ; enfin, 20,000 francs aux sœurs de Montargis ; 12,000 fr. à l’église de Saint Firmin, et une forte somme à la fabrique de Sainte Marie Madeleine, pour qu’on y dit des messes destinées à assurer le repos de son âme.

C’est là ce qu’on appelle faire une bonne mort.

Si une âme n’était pas tranquille quand on lui a payé cinq mille messes, il faudrait renoncer à toute conciliation avec l’autre monde. La Farcy mourut donc paisiblement étendue sur le dos, la bouche entr’ouverte en un dernier sourire – et elle fut enterrée avec pompe.

La population rurale – qui l’estimait – ne fit aucun chabanais[5] autour de son cercueil.


Les legs de la sainte femme furent contestés par un neveu sans pudeur, mais les tribunaux mirent bon ordre à ses prétentions.

Il y avait bien, dans le pays, quelques mauvaises langues qui jasaient de l’aventure ; mais les gens bien pensants répondaient que la fabrique de Sainte Marie Madeleine, reconnaissant que la défunte avait été touchée par la grâce, ne pouvait refuser une donation qui lui arrivait par ce canal.

Un véritable miracle vient de lever tous les doutes à cet égard.

Dans une modeste maison des environs d’Armilly habitait, depuis quelques jours, un ecclésiastique en congé. Ce digne homme était venu de Putanges[6] pour passer un mois chez des parents.

Dimanche, à six heures du soir, il s’apprêtait à se mettre à table pour prendre son modeste repas. Il venait à peine de terminer son Benedicite quand on frappa à la porte.

Une vieille servante s’empressa d’aller ouvrir. C’était deux petits enfants du pays, Ambrosine Martin et François Lécailleu, qui demandaient à parler au père Fessard (de Putanges).

-  Qu’y a-t-il, mes enfants ? demanda le digne homme.
-   Monsieur l’abbé, répondit la petite Ambrosine Martin, nous étions, François et moi, assis sous un arbre, près de la mare aux canards, quand nous avons eu une apparition.
-  Oui, m’sieu, ajouta François.
-  Et qu’avez-vous vu ?
-   Une dame vêtue d’un peignoir de soie bleue, entr’ouvert sur la poitrine… Elle avait des bas rouges et de petits souliers de satin avec de hauts talons. Mes enfants, a-t-elle dit, je suis au ciel. Vous êtes trop jeunes pour que je vous propose de monter, mais votre témoignage est nécessaire à ma mémoire.

L’abbé de Putanges leva les yeux au plafond.

-   Continuez, dit-il.
-  Alors, reprit Ambrosine Martin, la dame descendit et nous embrassa en disant : Je suis la dame du Chesnoy, celle que, de son vivant, on appelait la Farcy. Après une vie agitée, j’ai compris que les joies de ce monde ne laissent après elles que des cendres ; j’ai fait pénitence, je me suis frappée de verges, - et il m’est enfin permis d’affirmer que les chameaux peuvent réellement passer par le trou d’une aiguille[7] !

L’abbé de Putanges était tout ému.

Il interrogea François Lécailleu :

-  Mon enfant, ce que vient de dire ta petite camarade est il bien exact ?
-  Oui, m’sieu, répondit François. La dame a même ajouté en m’embrassant : L’endroit où je suis est fort beau. Il y a une chambre de glaces sur la porte de laquelle on lit : aimez vous les uns les autres… et toutes les âmes sont au salon. Vous serez homme un jour… Songez alors à la dame au peignoir bleu. Rappelez vous qu’il y a deux chemins, l’un qui mène en paradis, l’autre qui mène en enfer… faites votre choix !
-  Quand cette dame t’a embrassé, tu n’as rien remarqué ?
-  Non, monsieur, elle sentait fort bon… c’était comme qui dirait du musc[8] ou bien de cette poudre blanche que le barbier met sur la figure de M. le baron.
-  Est elle restée longtemps avec vous ?
-  Un grand moment.
-  Et après ?
-  Elle a jeté deux asperges[9] qu’elle tenait dans les mains, puis elle a disparu dans les nuages et nous avons entendu comme un bruit de pièces d’argent dans son bas[10].
- C’est bien, fit l’abbé. Je vais écrire votre récit, et, quand le moment sera venu, j’aurai recours à votre témoignage.

Il donna une pièce de cinquante centimes à chacun des enfants, qui se retirèrent enchantés pour aller rapporter à leurs parents ce qu’ils avaient vu.

Un puit a aussitôt été creusé à l’endroit où est apparue la Farcy. L’eau a jailli d’elle-même et s’étend dans une cuvette qui s’est formée devant la source, comme pour en faciliter l’écoulement.

Madame de B…, qui souffrait depuis longtemps d’une maladie des yeux, s’est lavée avec cette eau et elle a été guérie.

Un enfant d’Armilly, que les médecins désespéraient de sauver, a été plongé par sa mère dans la cuvette miraculeuse – et il est aussitôt revenu à la santé.

Un paralytique, le sieur H…, avait perdu depuis longtemps l’usage de ses membres. L’eau de la Farcy lui a si bien rendu ses forces qu’il est rentré chez lui à pied.

Un militaire, qui avait la goutte, s’est également trouvé guéri.


Le bruit de ces cures prodigieuses, s’est déjà répandu dans tout le pays, et l’on voit de toutes parts des paysans qui arrivent sur leurs bidets[11].

Une jeune femme a été placée en surveillance auprès de la source. Elle est chargée de recevoir les offrandes des pèlerins. Dès qu’on aura réuni une somme suffisante, un monument sera élevé sur le lieu même de l’apparition.

Et chose étrange, si quelqu’un oublie de laisser son obole sur la margelle, une voix mystérieuse se fait entendre et dit : « n’oubliez pas la petite bonne ! »



 

[1] Le chien de Montargis est une pièce de René Charles Guilbert de Pixerécourt publiée en 1814. Elle fait elle-même référence à une légende locale basée sur l’archétype du chien fidèle à son maître jusqu’à la mort.

[2] Adolphe Cochery (1819 – 1900), fondateur du journal L’indépendant de Montargis, devient le premier Ministre des postes français en 1879.

[3] Sainte Elisabeth de Hongrie (1207 – 1231) : fille du roi André II de Hongrie, elle est chassée à vingt ans par son beau frère qui l’accuse de ruiner le pays avec ses aumônes. Une fois dans le Tiers Ordre de Saint François, elle se consacre au soin des malades.

[4] Commune a priori fictive. Amilly, par contre, existe.

[5] Le Chabanais était une célèbre maison close parisienne. Compte tenu du passé sous entendu de madame Farcy, l’utilisation du terme comme nom commun tend à signifier que ce passé a été occulté lors de son enterrement par respect pour elle.

[6] Commune située en Normandie

[7] Allusion à l’expression biblique selon laquelle « il est plus facile pour un chameau de passer par le trou d’une aiguille que pour un riche d’entrer au paradis ».

[8] Substance à l’odeur forte utilisée dans nombre de parfums grâce à ses qualités de fixateur d’odeurs

[9] Pour une femme, « aller aux asperges » signifie « partir à la recherche de clients », donc se prostituer.

[10] A priori, il s’agit d’une allusion à la rémunération des prostituées : celles-ci conservaient leur argent dans leur bas. Ici, le sens de la remarque peut s’élargir à l’idée que la dame Farcy, malgré tous ses dons, a conservé un goût pour l’argent. Scholl se plait à pourfendre les hypocrites de la foi religieuse.

[11] Un bidet est un petit cheval léger, de selle ou de trait

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