Fantaisie cléricale

En 1837, Stendhal parcourait la France à petites journées, observant et notant tout ce qu'il trouvait de curieux ou d'intéressant autour de lui. « Je vérifie, écrivait-il alors, que la France recevrait avec reconnaissance une réforme raisonnable du culte catholique. Si M. de Lamennais[1] avait trente ans et une bonne poitrine, il pourrait se créer un rôle flatteur pour l'amour-propre. A l'avenir, chaque curé aurait suivi un petit cours d'agriculture, et le péché de voler le voisin serait plus grand que celui de manquer la messe le dimanche. »

    Depuis cette époque, l'esprit public n'a fait de progrès que dans les villes. Une grande moitié de la population suit avec intérêt la discussion sur le traitement des évêques[2]. Il ne peut y avoir de religion sans ministres, et encore faut-il que ces ministres puissent s'habiller convenablement.

    Pourquoi une religion? demandent ceux qui savent s'en passer. Il faut poser la question à tous les autres; ils répondront.

    Un type qui tend à disparaître ‒ et que la République n'encouragerait certainement pas à coupe de budget, c'est celui du prélat galant. La mitre[3] a eu ses Aramis[4], ses évêques musqués, et les modernes Madeleines[5] ont eu plus d'une occasion de se repentir.

Voici un fait dont je garantis l'authenticité :

    C'était il y a une quinzaine d'années, dans une capitale aussi grande, aussi mouvementée, aussi pleine d'imprévu que Paris. Dans cette ville vivait une femme d'esprit qui, retirée de la galanterie avec une certaine fortune, s'était fait un petit cercle de grands seigneurs, de gens de lettres et de comédiennes à la mode. Son salon était connu. On y trouvait un ou deux ambassadeurs, quelques princes russes et les éternellement jeunes du pays, comme l'était à Paris Nestor Roqueplan[6], comme l'est encore Emile de Girardin[7].

    Cette femme, qu'on avait surnommée la lionne, secouait encore sa crinière grise dans les soupers galants et dans les fêtes demi-mondaines. Elle avait, paraît-il, laissé une famille en province, car, un beau jour, une lettre lui annonça l'arrivée d'une nièce devenue orpheline. La nièce devait trouver chez sa tante un refuge naturel.

La lionne attendit de pied ferme. Le lendemain, un fiacre déposait à sa porte une jeune provinciale de dix-huit ans, à l'air timide et niais, qui demanda les yeux baissés « Ma tante, s'il vous plait? »

– Ah! c'est toi? dit la lionne, en toisant du regard ce paquet que lui jetait la province.
– Oui, ma tante, je suis Dorothée[8].

Et la nièce ouvrit les bras pour l'embrasser.

– C'est bon, c'est bon, fit la tante en la repoussant. Conduisez cette petite à sa chambre!

    La jeune fille avait été élevée à la campagne par des sœurs de Saint-Joseph; elle était confite en dévotion, faisait le signe de la croix toutes les cinq minutes et passait la moitié de ses journées à l'église.

    Dans le réduit plus que modeste qui lui avait été désigné, à côté des chambres de domestiques, elle accrocha au mur un grand crucifix au-dessus d'une petite chapelle, agrémentée de deux vases garnis de fleurs artificielles, devant lesquels s'agenouillaient deux anges en plâtre. Une statuette de la Vierge tenant son petit Jésus sur les bras, une branche de buis bénit à la tête du lit et un petit bénitier de porcelaine où la jeune fille mouillait ses doigts matin et soir donnaient à la chambrette un aspect monacal. Vainement la lionne fit asseoir la petite à sa table, en joyeuse compagnie, avec des robes décolletées; la nièce regimbait au vice. Elle jetait un col de mousseline sur ses épaules et se mettait à pleurer quand quelqu'un des convives la prenait par la taille. 

– Il n'y a rien à faire de cette petite, pensa la lionne.

Et elle cessa de s'occuper de sa nièce autrement que pour la traiter de dinde ou d'idiote.

    La nièce allait tous les jours à l'église et y passait deux ou trois heures. Un jour vint où la lionne trouva que la petite campagnarde avait un je ne sais quoi qu'elle ne lui connaissait pas. Ses façons étaient plus dégagées, elle regardait les gens en face sa démarche même était devenue légère. La lionne conclut qu'il s'était passé quelque chose. Elle se rendit dans la chambre de sa nièce et ferma la porte en dedans.

    La petite pâlit, comprenant que le moment était solennel. Aux premiers mots que lui dit sa tante, elle se jeta à ses pieds et lui fit sa confession.

    Elle avait rencontré à l'église un personnage qui semblait suivre avec intérêt ses dévotions. Cet inconnu la saluait habituellement avec bienveillance. Un jour, il lui adressa la parole, s'informa de sa situation. Il tressaillit en apprenant qu'elle était la nièce de la lionne, dont la réputation était arrivée jusqu'à lui.

    La jeune fille prit l'habitude de causer avec ce protecteur providentiel, qui finit par lui dire que leur amitié pourrait être mal interprétée. Le monde est méchant, et, pour échapper à ses critiques, l'inconnu avait loué un petit appartement dans une rue éloignée.

C'est là que Dorothée se rendait chaque jour au lieu d'aller à l'église, comme précédemment; c'est là aussi que, dans un doux cantique d'amour, elle s'était oubliée dans les bras du saint homme.

– C'est bien, dit la lionne. Je saurai à qui tu as affaire.

    Elle attendit en voiture à la porte de la maison où avaient lieu les rendez-vous. Un homme vêtu de noir en sortit. Il monta dans une voiture de place qui l'attendait au coin de la rue et dont le cocher fila – sans demander où il fallait aller. La lionne suivit dans son fiacre.

    La voiture s'arrêta devant un hôtel de belle apparence. Le monsieur descendit et disparut sous la voûte. La lionne emboîta le pas, mais un concierge lui barra la route en disant:

– Monseigneur ne reçoit pas aujourd'hui.
– Comment ! « Monseigneur? » fit la lionne; où suis-je donc ?
– Chez Mgr l’archevêque de X…

La lionne se retira rêveuse.

– Petite, dit-elle en rentrant à sa nièce, avec ton air bête, tu as aussi bien travaillé qu'une autre. Ta fortune est faite.

Dorothée ouvrit de grands yeux.

– Ma fortune?
– Devine quel est ton protecteur?
– Je n'en ai aucune idée.
– Vrai, tu ne te doutes de rien?
– De rien.
– Eh bien c'est l'archevêque de X… Et elle nomma la capitale de ce pays-là.
– Ah ! mon Dieu ! s'écria Dorothée en tombant évanouie.

Le lendemain matin, la tante lui fit la leçon.

– Tu vas aller à ton rendez-vous comme de coutume, dit-elle. Puis, à un moment donné, quand tu le croiras opportun, tu diras à Monseigneur que tu voudrais bien savoir quel est l'homme que tu aimes de tout ton cœur…
– Oui, ma tante.
– As-tu lu l'histoire de l’Amour et Psyché[9], que je t'ai donnée hier soir?
– Oui, ma tante, je l'ai lue deux fois.
– C'est bien ; tu lui rappelleras cette histoire… Tu ajouteras que tu ne serais pas aussi folle que Psyché…et enfin tu finiras par avouer que tu sais tout.
–Bien, ma tante.
– Surtout, soit aussi aimable que timide, aussi tendre que circonspecte. Nous verrons ce qu'il dira.

Dorothée alla au rendez-vous, mais – une demi-heure après – elle était de retour.

– Que s'est-il passé? demanda fiévreusement la lionne.
– Ah ! Ma tante ! Il m'a repoussée. Il a pris son chapeau et il s'est échappé en me disant que je ne le reverrais jamais !
– Maladroite. Comment donc t'y es-tu prise?
– Ah! Ma tante, quand je l'ai vu… sachant qui il était, je me suis sentie complètement troublée.
– Alors?
– Alors, je me suis jetée à ses pieds, en disant: Monseigneur, je vous prie de me donner votre bénédiction!...

 


 



 

[1] Hugues F.R de Lamennais (1782-1854), écrivain et philosophe français, précurseur du Catholicisme libéral et social et d’une démocratie chrétienne. Etant socialiste, Scholl devait soutenir ses idées.

[2] Ici, il s’agit du salaire des évêques.

[3] Coiffure liturgique distinctive des hauts prélats de l’Eglise Catholique.

[4] Henri d’Aramitz, abbé laïc du XVIIe siècle ayant inspiré Alexandre Dumas dans Les trois mousquetaires, pour le personnage séducteur éponyme.

[5] En référence à Marie Madeleine, personnage Biblique souvent considérée comme fornicatrice.

[6] Nestor Roqueplan (1804-1870), fondateur du Figaro, modèle du dandysme français du XIXe. Personnage inventif, il publiait ses écrits dans son journal et lançait ses épigrammes dans des cafés parisiens.

[7] Emile de Girardin (1806-1881), journaliste fondateur de La Presse et de La Liberté, grand innovateur il augmente le nombre d’insertions publicitaires dans les journaux et publie les premiers romans feuilletons.

[8] Signifie « cadeau de Dieu », du grec « Doron » = cadeau, et « Theos » = dieu. Ce choix de prénom de la part d’Aurélien Scholl n’est surement pas anodin, comme on le voit dans la suite de la nouvelle.

[9] Dans la mythologie grecque, Psyché, une mortelle, épouse le dieu Eros (ou Amour), mais celui-ci lui demande de ne jamais voir son visage. Une nuit elle trahit le souhait de son mari, et découvre son identité. Eros la quitte, et attristée elle tente, en vain, de mettre fin à ses jours. Après avoir été l’esclave de la déesse Aphrodite, Psyché épouse finalement Eros sur le Mont Olympe et devient à son tour une déesse.