Fleur d'oranger

          M [1]

Monsieur et madame Mestaplat ont l’honneur de vous faire part du mariage de mademoiselle Léonie  Mestaplat, leur fille, avec M. Victor Bérillet, négociant.

          M

Monsieur et madame Bérillet ont l'honneur de vous faire part du mariage de M. Victor Bérillet, leur fils, avec Mademoiselle Léonie Mestaplat.


         A L'EGLISE

– Bérillet a l'air tout chose.
– C'est un garçon qui n'est pas né pour le mariage.
– Comment Fanny a-t-elle pris cela?
– Le coup a dû être dur.
– Elle savait bien que cela finirait un jour ou l'autre.
– La demoiselle est riche?
– Deux cent mille francs de dot. Fille d'un quincaillier retiré.
– Pauvre Bérillet ! C'est un garçon enterré.
– Possible, mais le fossoyeur est gentil.


         COTÉ DES DEMOISELLES

– Le costume de mariée va très bien à Léonie.
– Il faut croire qu'elle a une bonne couturière.
– Est-ce qu'elle est mal faite?
– Elle a une hanche plus haute que l'autre.
– Bah?
– C'est l'abbé Lumignon qui me l'a dit.
– Elle baisse les yeux d'un air hypocrite.
– Oh ! Elle a toujours été en dessous. Tu te rappelles… à la pension?
– Oui…quand ce petit jeune homme nous jetait des lettres dans le jardin.
– Qu'est-il devenu ce petit jeune homme?
– Je ne sais pas… on dit qu'il a coupé une femme en morceaux.
– Quelle horreur !
– Tu ne te maries donc pas, toi?
– Ma chère, j'attends que Jules ait fini ses vingt-huit jours[2]. Et toi?
– Moi, je n'attends pas…je me console.


         EN WAGON

VICTOR. – Vous ne craignez pas d'aller à reculons?
LEONIE. – Non, mon ami.
VICTOR. – Quand vous voudrez, nous changerons de place. Laisse-moi t'embrasser!
LEONIE. – Tu m'aimes donc ?
VICTOR. – Quelle question ! Je me disais ce matin en te regardant : Dire que c'est pour la vie, pour la vie tout entière !...Puis, je pensais que, ce soir, je te serrerais dans mes bras...
LEONIE., confuse. – Oh! mon ami!
VICTOR. – Jure que tu n'as aimé personne avant moi?
LEONIE. – Je le jure.
VICTOR. – Cependant, ce M. Vatinel, qui est toujours fourré chez ton père, à Ville-d'Avray?
LEONIE. – M. Vatinel est un voisin de campagne.
VICTOR. – Il t'a fait la cour?
LEONIE. – C'est-à-dire qu'il était très empressé… Il m'apportait de la musique quand il allait Paris.
VICTOR. – Il ne t'a jamais serré la main?
LEONIE. – Deux ou trois fois… Alors j'ai cessé de la lui donner.
VICTOR. – Il n'a pas essayé de t'embrasser?
LEONIE. – Une fois, le jour de ma fête.
VICTOR, avec amertume. – Tes parents étaient bien aveugles !
LEONIE. – Oh ! mon ami, c'était sans importance.
VICTOR., ironique. – Sans importance!
LEONIE. – Est-ce que tu serais jaloux de M. Vatinel, un vieux de trente-sept ans?
VICTOR, gravement. – Ma chère amie, la vieillesse n'a pas d'âge.

(Un silence.)

LEONIE – Mon ami!... tu es fou…que fais-tu?
VICTOR. – Que tu es gentille ! je t'adore!
LEONIE, poussant un cri. - Ah mon Dieu !
VICTOR. – Qu'as-tu ?
LEONIE. – C'est ce train qui nous a croisés…j'ai eu peur !
VICTOR. – Peur…parce qu'un train de marchandises s'est croisé avec un train express ? Que dirais-tu s'ils s'étaient tamponnés?
LÉONIE, avec tendresse. – Je ne dirais rien, mon ami.
VICTOR., tirant sa montre. – Il me tarde d'être arrivé à Arcachon.
LEONIE. – A quelle heure serons-nous là-bas ?
VICTOR. – Nous arrivons à Bordeaux à six heures... Dix minutes d'arrêt… Puis, nous prenons la ligne du Midi, et, à sept heures, sept heures et quart au plus tard, nous serons à table dans notre petit chalet au bord de la mer. Devant nous, le bassin, et les dunes à l'horizon… Tout autour une forêt de pins... Tu n'as pas l'idée comme ça sent bon.
LEONIE. – Le chalet est gentil?
VICTOR. – Délicieux. Il y a un petit jardin avec des genêts et des jasmins d'Espagne… C'est gai, c'est charmant. Tu verras des immortelles[3] en plein champ; ces fleurs poussent là-bas dans le sable comme l'herbe au bois de Boulogne.
LEONIE. – Ce n'est pas très gai les immortelles.
VICTOR. – Tu te trompes…cette fleur n'est triste qu'en couronnes.
LEONIE. – Quel mauvais déjeuner nous avons fait tout à l'heure au buffet !
VICTOR. – Exécrable…et cependant le propriétaire est changé !... Nous trouverons à Arcachon ma vieille Madeleine que j'ai envoyée en avant. Elle fera notre petit ménage…et il n'y aura que nous deux, rien que nous deux ! A bas Vatinel !
LEONIE. – Encore !
VICTOR, l’embrassant. – Je voudrais qu'il me vît maintenant, ton Vatinel !...  tiens ! tiens ! tiens !
LEONIE. – Tu me décoiffes !
VICTOR, continuant. – Regarde, Vatinel, regarde !

(Le train entre sous un tunnel. Silence profond.)

         TROIS ANS APRÈS

         Monsieur,

Ma mère m'ordonne de vous faire observer que vos lettres sont déplacées dans la situation où nous nous trouvons, et je vous prie de mettre un terme à votre correspondance. Nous ne devons plus nous écrire que par l'entremise de nos avoués.

         Je vous salue,

                   LEONIE, NÉE MESTAPLAT.

 

         Madame,

Je vous jure que le papier qui vous a été envoyé dans une lettre anonyme remonte à cinq ou six ans au moins.

L'expression « Mon petit chien bleu » qui commence ce billet est un des souvenirs odieux de l'époque corrompue où les cocodettes[4]promenaient au bois de Boulogne des havanais[5] frisés qui sortaient de chez le teinturier.

Léonie, je t'en supplie, ne te laisse pas influencer par ta mère et par Vatinel ! Je n'ai jamais cessé de t'aimer, et, si je t'avais trompée, vrai, je te l'aurais dit. Crois-moi, reviens à ton mari qui t'adore.

                   VICTOR.

 

         Monsieur,

Hier, en dînant, M. Vatinel a dit à ma mère :

Il vous faudrait un bon paquet de preuves accablantes. Ma mère a répliqué : Croyez-vous que petit chien bleu ne suffira pas? L'avoué dit qu'on en pourra tirer un excellent parti. –Sans doute, a répliqué M. Vatinel, mais le malheur est que la lettre ne porte pas de date. Cependant, je connais un avocat qui invente des preuves pour cinq mille francs, et, s'il gagne le procès, il faut doubler la somme. C'est un homme très honorable qui fait toujours de ces marchés-là. Quand il plaide, il va de plus fort en plus fort.

Ma mère a répliqué : Ça serait bien humiliant de perdre ce procès-là !

Alors M. Vatinel m'a interpellée : – Il faut dire qu'il vous a battue.
– Non, monsieur, je ne dirai pas cela ; je ne veux pas mentir.
– Mais si vous ne voulez pas mentir, ce n'est pas la peine de plaider.

Ma tête se perd dans toutes ces histoires…Ah! Victor, si je pouvais vous croire innocent !... La petite, hier au soir, a demandé son papa. Je lui ai dit que vous étiez en voyage, et elle s'est mise à pleurer… Pauvre petite !

         LEONIE BÉRILLET, née MESTAPLAT.

 

         Ma chère petite femme,

N'écoute pas les propos de ce méchant homme, je t'en supplie. C'est lui qui a retrouvé dans un passé que j'ai oublié, que je maudis, une lettre écrite peut-être en manière de plaisanterie…

Léonie! Souviens-toi de notre premier baiser…Ah ! si je pouvais retrouver le wagon !... et le tunnel !... Te rappelles-tu le train qui nous a croisés?... Tu as eu peur et tu t'es jetée dans mes bras !... Léonie, rends moi ma femme…et notre chère petite qui me demande !

                   Ton mari qui t'aime,

                            VICTOR.

 

Mon ami,

Viens me prendre ce soir. Je descendrai après dîner avec bébé. Tu nous emmèneras et nous reprendrons le train d'Arcachon; veux-tu? C'est maman qui va être étonnée !...

Nous partirons à la même heure que le jour de notre voyage de noces ; je suis curieuse de voir si nous rencontrerons encore ce train.

         Ta petite femme,

                                                        LÉONIE.

 

 

A M. Sèchefroment, avoué à Paris.

 

         Monsieur,

Je vous prie de vouloir bien faire rayer du rôle[6] l’Affaire Bérillet contre Bérillet.  En même temps que le compte de ce qui vous est dû, je vous serai obligé de me renvoyer la lettre du petit chien bleu dont vous êtes dépositaire et qui n’offre plus aucun intérêt.

       J'ai l'honneur d'être, etc.                                                     

                         VICTOR BERILLET

 



 

[1] Ces « M » représentent surement un exemple de faire part pré-rempli, où il suffisait de rajouter les noms des invités.

[2] Il s’agit sans doute de partir à l’armée, sorte de service militaire. Quelques sources indiquent qu’un homme faisait ses 28 jours avant de se marier. Mais nous n’avons pas trouvé la signification exacte de cette expression.

[3] Fleur pouvant se conserver longtemps et permettant de confectionner des bouquets séchés.

[4] Fille de mœurs légères. Une citation d’Apollinaire sied bien à ce nom : « cocotte avec un masque de respectabilité et de vertu qui dissimule le vice et le rend plus aimable ».

[5] Petit chien au poil long, très bon animal de compagnie, véritable accessoire de mode à l’époque.

[6] Le rôle est le registre sur lequel on inscrit, dans l’ordre où elles doivent se plaider, les affaires soumises à un tribunal. On peut supposer que Victor a fait du chantage affectif pour récupérer sa femme.