Le Bedeau
Les bonnes fortunes ne sont point le privilège exclusif de l'emploi de ténor ou de jeune premier. Il suffit d'être en vue d'une façon quelconque, de porter du galon, un tricorne ou un sabre, pour attirer l'attention de cœurs qui ne demandent qu'à parler.
Un employé du gaz, regardant passer un régiment de hussards, disait à son voisin : « J'aime autant ma tunique que celle-là; elle est moins brillante, mais on a l'air moins poseur. » Un jeune croque-mort déclarait être attaché à son métier à cause du prestige attaché à l'uniforme.
Aussi favorisé sur les dalles de l'église que le ténor en vogue sur les planches du théâtre, plus couru parce qu'il est discret par profession, le bedeau[1] n'a pas à redouter la concurrence du bariton et de la basse-chantante.
Regardez un dimanche à l'église, ce bel homme qui domine le clergé de toute sa hauteur, il porte un chapeau à plumes, un uniforme à la fois imposant et brillant; un splendide baudrier s'étale sur sa poitrine. Il avance, marquant chacun de ses pas d'un coup de pique sur le marbre.
Tantôt, il est seul, arpentant l'église comme un maître; tantôt, il est suivi d'un prêtre qu'il semble protéger de son autorité. Le bedeau est le seigneur, le vicaire qui le suit a l'air d'être son domestique.
– Pour les pauvres !
– Pour le denier de Saint-Pierre!
– Pour les besoins de l'Eglise !
C'est sa voix qui rompt le silence solennel.
Le bedeau seul a le droit de parler haut et sa voix résonne sous les voûtes sonores.
Jacques Flasquelle est bedeau de Notre-Dame-des-Sommiers, une église Renaissance à laquelle deux clochers à jour s'élevant au-dessus d'une corniche dentelée donnent un aspect italien. La colonnade est grêle, élancée; les chapiteaux et les feuilles d'acanthe attirent le regard du connaisseur par une élégance particulière.
C'est du haut de la dernière marche que Flasquelle, en grande tenue, attend la mariée ou le cercueil; c'est lui qui mène le cortège. Saint-Pierre n'est qu'un simple concierge ; Flasquelle est l'introducteur des ambassadeurs, le grand maître des cérémonies.
Les grisettes du quartier l'admirent de toute la naïveté de leurs grands yeux noirs ou bleus; les femmes de chambre soupirent en le regardant, et les cuisinières en raffolent.
Il a le teint coloré, les yeux ronds; il se dresse et se meut avec des majestés de gendarme.
M. le curé lui dit quelquefois : Flasquelle, vous êtes un bien bel homme! Je vous ordonne de ne pas approcher du confessionnal quand je reçois des pensionnats de demoiselles. Vous êtes une cause de distraction et je dois vous rappeler que je vous ai engagé pour le service de Dieu.
Un jour, une dame de la paroisse demanda à parler à M. le curé. Celui-ci la reçut aussitôt avec sa bienveillance accoutumée.
La dame parla longuement à voix basse; le curé paraissait consterné.
Il fit appeler Flasquelle et lui arracha l'aveu d'une faute. Cette faute, il fallait la réparer ou perdre sa place.
C'est ainsi que Flasquelle épousa une Bourguignonne, cuisinière dans le quartier, laquelle était enceinte de ses œuvres. Elle n'en prit pas moins la fleur d'oranger, pavillon qui couvre tant de marchandises[2].
Flasquelle alla bravement au feu. La cuisinière, petite personne sentimentale, mourut de bonheur après deux ans de mariage, laissant un enfant qui ne pouvait manquer d'être bedeau à son tour. Il est bon qu'une charge se transmette de père en fils dans une famille. C'est par ce moyen qu'on consolide les sociétés.
Mais pour être veuf, Flasquelle n'en était pas moins beau. On s'occupa beaucoup de lui dans les loges de concierges, chez la fruitière et chez le boucher. Il ne pouvait rester seul; il lui fallait quelqu'un pour élever son enfant. Il y avait dans le voisinage une petite femme de chambre, blonde et pâle, un peu boulotte, une orpheline des environs de Lisieux. Joséphine était entrée au service d'un couple clérical, mari et femme sans enfants, très dévots et ne donnant jamais un sou à un pauvre. Ils avaient même interdit par un ordre formel donné au concierge de jamais laisser entrer les chanteurs, aveugles, vieillards ou mendiants de quelque espèce que ce fût dans la cour de la maison dont ils étaient propriétaires. Joséphine avait dix-sept ans. Sa condition n'était pas très brillante : 35 francs par mois et une bouteille de vin par semaine; mais elle comptait apprendre à coiffer et trouver par la suite une condition meilleure.
Le bedeau avait remarqué Joséphine; son attitude à l'église l'avait impressionné. Elle avait une manière de joindre les mains, une façon de lever les yeux au ciel qui eussent frappé l'homme le plus insensible. Puis, quand Joséphine approchait du tribunal de la pénitence, sa confession ne durait jamais plus de cinq minutes. Elle avait donc peu de chose à dire; son âme était pure comme son visage; et, comme elle se signait avec grâce et componction ! C'était un signe de croix particulier, à la fois langoureux et passionné, l'ut des signes de croix.
Flasquelle tourna d'abord autour de Joséphine. Il lui faisait des petits saluts de tête pleins de bienveillance; il l'attendait au bénitier et lui présentait l'eau bénite au bout de ses doigts.
La première fois, Joséphine devint toute rouge.
Enfin, Flasquelle l'aborda dans la rue et se mit à lui faire une cour en règle.
On les vit souvent ensemble, causant le soir sous une porte-cochère ou sous le péristyle même de l'église...
Un soir, plusieurs personnes étaient réunies dans la cuisine du premier, au n°32 de la rue X…
Il y avait la cuisinière du second et celle du troisième, la femme de chambre d'en face et le concierge du 29, qui aimait beaucoup à cancaner.
– Tu crois que Flasquelle t'épousera? demanda la cuisinière.
– Il me l'a promis, répondit Joséphine.
– Promis, promis ! Il l’a promis à bien d'autres.
– Cependant, c'est un homme sérieux puisqu'il s'est marié une première fois.
– Il s'est marié parce que le curé l'y a forcé, fit observer le concierge.
– Enfin, continua Joséphine, il lui faut une femme pour garder son enfant.
– Il mettra son enfant en maison et ne s'en occupera plus.
– Moi, dit la femme de chambre d'en face, je n'aimerais pas à épouser un homme veuf.
– Tous les hommes sont plus ou moins veufs, fit observer le portier.
LA CUISINIÈRE. – Je ne crois pas, Joséphine, que le bedeau ait l'idée de te prendre pour femme.
JOSÉPHINE. – Pourquoi ça?
LA CUISINIÈRE. – Parce que tu n'as rien, pas le moindre sac à la caisse d'épargnes... Et puis, tu ne sais pas même faire la soupe. Qui est-ce qui lui fera son dîner à cet homme?
LE PORTIER. – C'est un Suborneur[3]. Il a joué le tour à la grande Anna du 5, rue de…, et à la blanchisseuse du 11, et à bien d'autres.
JOSÉPHINE. – Il ne m'a jamais rien demandé.
LA CUISINIÈRE. – Parce qu'il sait que tu es innocente, il attend le moment… et le moment vient toujours.
LE PORTIER. – Faut le forcer de s'expliquer.
LA CUISINIÈRE. – Oui, faut qu'il s'explique. Quand il aura fixé une époque, on verra bien s'il tient parole.
LA FEMME DE CHAMBRE. – Quoique ça soit drôle tout de même d'épouser un bedeau.
JOSÉPHINE. – Pas plus drôle qu'autre chose.
LE PORTIER. – C'est une profession qui s'en va... Les bedeaux sont les derniers représentants d'institutions vieillies...
Il faut croire que Joséphine mit Flasquelle au pied du mur, car le lendemain, on remarqua qu'elle avait les yeux rouges.
– Eh bien? lui demanda la cuisinière.
Pour toute réponse, la petite blonde fondit en larmes.
Peu de jours après, Joséphine demanda son compte et quitta la maison.
Elle fut rencontrée aux Folies-Bergère, au skating de la rue Blanche[4]. Puis quelqu'un l'aperçut au Bois[5] dans une voiture de maître – qu'on pensa être une voiture de maîtresse.
Elle était lancée. Au bout d'un an, on la connaissait dans le monde galant sous le nom de madame de Blavigny. Un comte juif faisait des folies pour elle.
Quelle idée lui prit un dimanche matin? Elle arriva au milieu de la messe dans l'église de Notre-Dame-des-Sommiers. Flasquelle présidait à la quête. Il donnait de grands coups de hallebarde et chacun mettait la main à la poche.
Joséphine le regarda bien en face et mit ostensiblement cinq billets de cent francs dans l'aumônière. ·
Flasquelle devint pâle comme la mort et le vicaire s'inclina humblement devant la généreuse personne qui venait de faire une si belle aumône.
Quand madame de Blavigny sortit, le bedeau la contempla par une des portes de côté.
Il la vit monter dans un coupé qui s'éloigna rapidement, ramenant au tourbillon celle que lui, Flasquelle, avait dédaignée.
Le bedeau rentra la tête basse, la hallebarde sous le bras, et le diable eût pu l'entendre murmurer:
– N... d... D… ! j'ai fait une boulette !
[1] Employé laïc chargé de maintenir l’ordre dans une église, et de précéder le clergé ou les quêteurs afin de leur ouvrir le passage parmi les fidèles.
[2] Souligne l’hypocrisie, la fleur d’oranger étant un symbole de virginité. La cuisinière se marie donc enceinte, pour éviter le scandale.
[3] Personne qui détourne quelqu’un du droit chemin.
[4] Patinoire, probablement pour patins à roulettes, skating vient de skating-rink, mot (et concept) importé des Etats-Unis. Haut lieu de loisirs à la fin du XIXe siècle, celle-ci était située à l’emplacement actuel du Casino de Paris.
[5] Bois de Boulogne. A l’époque, c’était l’endroit chic parisien pour se promener.
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