Un prêtre marié

Après avoir longtemps lutté contre l'aiguillon de la chair, M. l'abbé Vidal, vicaire d'une église de province, s'aperçut qu'il n'était pas le plus fort. Contrarié dans sa profession par des insomnies pleines d'agitation, troublé dans son ministère par les regards des jeunes personnes, l'abbé Vidal se demanda comment il pourrait sortir convenablement d'une situation par trop périlleuse.

Désireux de rester fidèle à ses voeux, il absorba des quantités prodigieuses de camphre[1] et de nénuphar[2] ; il s'astreignit à faire chaque jour quatre lieues à pied, et, comme cet exercice ne suffisait pas à le protéger des embûches du démon, il eut le courage de se lever tous les matins à cinq heures et de se mettre à fendre du bois.

Efforts inutiles ! Vaines précautions ! L’abbé continua d'être hanté par des visions impures. Il lisait presque chaque jour dans les journaux qu'un prêtre s'était enfui après une aventure galante qui venait de scandaliser toute une ville, ou qu'un frère venait d'être condamné pour avoir offensé la pudeur de quelques enfants confiés à ses soins.

Le pauvre Vidal tremblait de tous ses membres – je dis de tous – en lisant ces désolantes histoires.

Il se jeta dans l'étude, et, ayant repassé les Pères de l'Eglise et les ouvrages anciens, il reconnut que les prêtres de la Grèce et de l'Asie Mineure étaient mariés. Une seule classe de prêtres observait le célibat, les prêtres de Cybèle, mais ils se mutilaient eux-mêmes par allusion au supplice qu'on avait fait subir au malheureux Attys[3].

En étudiant l'Ancien Testament, l'abbé Vidal n'y trouva pas un seul exemple de chasteté absolue. Enoch, Abraham, Isaac, Jacob, Moïse, Aaron, Samuel et tous les Nazaréens étaient mariés.

Saint Paul, le seul des apôtres qui prêcha les doctrines ascétiques, ne défendit cependant le mariage ni aux évêques ni aux diacres. De son aveu même, quand il conseille le célibat, il n'a pas d'ordre de Dieu.

La question de droit était établie : le christianisme primitif ne défend pas le mariage aux prêtres.

Lorsque la Révolution de 1789 renversa l'ancien édifice social, une foule de prêtres catholiques se marièrent ; le pape, quelque temps après, ne cassa pas les mariages conclus, mais défendit pour l'avenir tout essai de ce genre.


L'abbé Vidal, convaincu qu'il ne commettait point un péché mortel, mais une simple désobéissance, se rendit chez une dame veuve, sa pénitente depuis quelque temps, et lui demanda sa main.

Madame veuve Rotin était une agréable bourgeoise, âgée de trente-quatre ans à peine, et en possession d'une modeste fortune.

Elle fit d'abord quelques difficultés ; mais l'abbé Vidal leva bientôt ses scrupules en lui communiquant les textes, - et ils allèrent se marier à l'étranger pour éviter le bruit.

Quand Monsieur et Madame Vidal furent rentrés en France, l'abbé ouvrit une chapelle libre dans un des faubourgs d'une grande ville et fit annoncer qu'il se chargeait de bénir toutes les unions repoussées par les évêques, telles que catholique et israélite, bouddhiste et protestant, arménien et mahométan, etc., etc. qu'il acceptait également d'accorder les dernières prières et l'enterrement religieux aux comédiens[4] et aux suicidés. L'abbé prêchait assez bien ; il était d'une humeur bienveillante, et une certaine clientèle suivit ses sermons et ses offices avec une assiduité que beaucoup de ses anciens collègues eussent désiré voir à leurs fidèles.

La première année, le ménage fut excellent ; madame veuve Rotin, devenue madame Vidal, semblait se trouver parfaitement heureuse avec l'époux de son choix ; mais, peu à peu, son caractère sembla s'aigrir, elle devint jalouse et se mit à faire des scènes à son mari.

Voici quelle fut la conversation de M. et madame Vidal dans la matinée du 15 février 1880 :

MADAME VIDAL. – Tu sors, mon ami ?
L'ABBE. – Oui...Tu sais bien que j'ai un baptême à neuf heures et une messe d'enterrement à dix heures et demie.
MADAME VIDAL. – Tu t'absentes beaucoup depuis quelque temps.
L'ABBÉ.- Le devoir avant tout !
MADAME VIDAL, grommelant. – Le devoir, le devoir ! Est-ce bien sûr?
L'ABBE. – Que voulez-vous dire ?
MADAME VIDAL.- Qu'est-ce que c'est que cette femme blonde que j'ai vue deux ou trois fois de suite au confessionnal?
L'ABBE. – C'est une de mes pénitentes.
MADAME VIDAL.- Elle se confesse bien souvent pour une femme honnête !
L'ABBÉ.- Il ne m'appartient pas de l'éloigner du saint tribunal.
MADAME VIDAL. – Depuis que cette dame vous a pris pour confesseur, vous avez souvent des distractions…
L'ABBE. – Moi, ma chère amie ?
MADAME VIDAL. – Oui, vous. Voici deux soirs de suite que vous m'avez refusé de faire une partie de bésigue[5].
L'ABBE. – Je préparais un sermon.
MADAME VIDAL.- Hier, quand j'ai voulu sortir, vous avez refusé de m'accompagner.
L’ABBE.- J'avais à lire mon bréviaire. Je ne puis pas lire mon bréviaire avec une femme au bras.
(Un silence.)
MADAME VIDAL. – Feu M. Rotin n'était pas ainsi.
L'ABBE. – C'est qu'il n'avait pas les mêmes obligations que moi.
MADAME VIDAL.- Il me conduisait souvent au théâtre !
L'ABBE. – Je ne puis vraiment donner l'exemple de la fréquentation de ces antres du péché.
MADAME VIDAL, brusquement.- Adolphe!
L'ABBE.- Chère amie?
MADAME VIDAL. – Dis-moi ce que te raconte cette dame blonde au confessionnal ?
L'ABBE.- Ce sont là des secrets que je ne puis trahir.
MADAME VIDAL. – Un bon mari ne doit rien avoir de caché pour sa femme !
L'ABBE.- Les confidences s’arrêtent où le saint ministère commence.
MADAME VIDAL, se levant et lui passant les bras autour du cou.- Mon gros loulou, je t'en prie, dis-moi ce qu'elle te raconte.
L'ABBÉ.- C'est impossible.
MADAME VIDAL. – Je suis sûre qu'elle te fait des potins sur mon compte !
L'ABBÉ.- Elle ne te connaît pas !
MADAME VIDAL.- Si tu devenais veuf, l'épouserais-tu?
L'ABBE.- Mais elle a un mari !
MADAME VIDAL. – Alors pourquoi vient-elle raconter ses affaires au mari d'une autre femme ?
L'ABBE.- C'est pour mettre sa conscience en repos.
MADAME VIDAL.- Elle en a donc besoin ?
L'ABBE. – Ma chère amie, je t'en supplie, ne me fais pas parler !
MADAME VIDAL.- Te rappelles-tu, Adolphe, quand j'allais me confesser et que tu me faisais la cour ?
L'ABBÉ, avec dignité.- C'était pour le bon motif.
MADAME VIDAL.- Mon chéri, je ne veux plus que tu confesses cette dame.
L'ABBE.- Quelle singulière idée ! Tu m'as déjà fait perdre deux enterrements la semaine dernière et un mariage lundi passé. Ce n'est pas en agissant ainsi que nous pourrons faire aller le pot-au-feu.
MADAME VIDAL, d'un ton gracieux._ Si le bon chéri à sa petite femme veut lui raconter l'histoire de la dame blonde, la petite femme sera bien gentille.
L’ABBE.- C'est la curiosité qui a perdu notre mère Eve !
MADAME VIDAL.- Dis-moi tout...et je te donnerai un bon baiser sur ta tonsure !
L'ABBÉ.- Ne me tente pas, serpent !
MADAME VIDAL.- Non, vois-tu, Adolphe, si tu me trompais, j'en deviendrais folle !
L'ABBE.- Chasse ces idées, Mélanie.
MADAME VIDAL.- Je ne te quitte plus, je vais à ce baptême avec toi… puis je resterai assise auprès du confessionnal.
L'ABBÉ.- Cela peut éloigner certaines personnes.
MADAME VIDAL.- Tant pis !
L'ABBE. – Tu me feras perdre toute ma clientèle.
MADAME VIDAL.- Eh bien ! Nous irons nous établir à Paris…
L'ABBE.- Et, d'ailleurs, tu t'ennuieras de passer toute la journée dans le temple
MADAME VIDAL.- J'emporterai un ouvrage de tapisserie (Elle met son chapeau.)
L'ABBE.- Je t'assure, Mélanie, que ce caprice nous fera le plus grand tort.
MADAME VIDAL, d'un ton résolu.- Votre bras, mon ami.
L'ABBÉ.- Ah ! Pourquoi me suis-je marié ?
MADAME VIDAL. – Taisez-vous … défroqué !



 

[1] A faibles doses, le camphre est un anesthésique. Il peut devenir toutefois un poison en cas de consommation excessive.

[2] Selon les mythologies antiques, le nénuphar, appartenant à la famille des lotus, permet d’oublier tout désir et tout attachement. D’un point de vue médical, à forte dose, il peut entraîner une paralysie.

[3] Attys (ou Attis ou encore Atys) était un jeune phrygien aimé de la déesse Cybèle. Selon les versions de la légende, il s’émascule ou prête serment de virginité pour devenir le gardien du temple de la déesse. Les prêtres de Cybèle, dits « corybantes » célébraient des rites orgiaques.

[4] Jusqu’à la fin du XIXème siècle, l’Eglise a refusé aux comédiens comme aux prostituées tout sacrement religieux, a fortiori l’enterrement, au motif que leur métier était de feindre des situations réelles, donc d’essayer de se substituer à Dieu dans la création.

[5] Le bésigue est un jeu de cartes dont l’objectif est de former des combinaisons de cartes de manière analogue à la belote.