Fleur d'adultère

Si MM. Chivot et Duru[1] ont besoin d’un sujet d’opérette, je leur recommande l’adultère de la princesse de X…[2], tel qu’il est solennisé par Le Gaulois[3]. Jamais, je crois, rien de plus bouffon ne s’est dissimulé sous les apparences d’une pédantesque grandeur.

Le lecteur n’ignore pas qu’à côté de l’école naturaliste, brutale et implacable dans ses récits[4], il s’est formé un genre de littérature à la gomme dont le précieux Fervacques[5] fut l’inventeur. Cinq ou six chroniqueurs musqués, parlant et écrivant pointu, la bouche et le gilet en cœur, ont produit l’article Veloutine, l’anecdote au patchouli, le courrier écussonné. Il y est question de la petite marquise et du désopilant vicomte ; c’est une littérature qui s’étend, comme une toile d’araignée, de la tourelle du château féodal au clocher de Sainte Clotilde. Le chroniqueur mondain y marche sur la pointe du pied, allant, suivant les circonstances, du bidet[6] au bénitier, du boudoir de Léonie à l’oratoire de la duchesse. On y trouve un peu de tout, dans ses articles, il y a de l’hostie et du poil.

« Vous vous rappelez, n’est ce pas, (c’est Le Gaulois qui parle) cette scène terrible que nous avons racontée il y a trois mois ? Un mari, un prince, portant un fier et vieux nom, propriétaire d’un château surgissant[7], avec ses tourelles et ses cheminées ouvrées, du milieu d’une petite ville du Midi. Le mari, souffrant, disait-on, malgré de robustes apparences, délaissant sa femme, chez laquelle il ne pénétrait pas. »

(« Chez laquelle » est un chef d’œuvre. « Il ne pénétrait pas » en est un autre.)

<!  Partez pour Lourdes, dit un jour la princesse à son mari. Vous trouverez là-bas guérison à mes maux et vous reviendrez un homme

Le prince partit. En route, il reçut de son vieil intendant un télégramme : « Revenez vite. » Il fit chauffer un train spécial et revint.


Description

Le parc était tranquille, le château dormait sous le ciel pâle… (Tremolo à l’orchestre.)


Exposition

Le cœur battant, les tempes serrées, le prince se dirigea vers l’appartement de sa femme. Avec la lame d’un couteau il fit sauter la serrure, et il entra.


Contraste

Un demi jour tiède et parfumé flottait dans la chambre…
(Un demi-jour qui flotte ? … Enfin !)


Drame

Tout à coup, du lit dressé au fond, un homme se leva dans la surprise débraillée d’un brusque réveil, tandis qu’une voix de femme poussait un cri d’effroi. Le prince est brave. Il s’élança, fou de colère, sur cet homme qui était là, lui volant son honneur.

(Il parait que le prince était arrivé juste !)


Diversion

Mais, en même temps, la princesse s’était levée …
(Elle-même ?)

Elle prit deux pistolets qui se trouvaient sur un guéridon…

(Les restes du souper, sans doute ?)

… les donna à son amant et, se jetant sur son mari, avec une force que la haine et le danger décuplaient, elle parvint à le maîtriser. Puis, se tournant vers l’amant, avec des yeux où se lisaient en même temps toutes les rancunes de la femme délaissée et toutes les adorations reconnaissantes de la maîtresse :

      Tue le ! s’écria-t-elle, mais tue le donc !

(Voilà une princesse qui n’aime pas qu’on la dérange…)

Epouvanté, l’amant laissa tomber les pistolets et s’enfuit.

Telle est l’histoire.

Mais et le dénouement ?
(Ah ! oui, nous demandons le dénouement !)


C’est ici que l’intervention de MM. Chivot et Duru est nécessaire.

Le Gaulois continue :

« Le prince aurait pu chasser sa femme… »
(Evidemment, mais la chasse est fermée.)

« Il aurait pu la rater… »
(A moins de la rater, cela s’est vu.)

« Il ne fit rien. »
(Comme avant son voyage à Lourdes ?)

« Il resta au château. La princesse aussi. C’était un supplice pour eux que cette vie côte à côte… »
(Il me semble, au contraire, que leurs côtes se côtoyaient rarement !)

« Ils eussent préféré se séparer, mais ils craignaient le scandale… que faire ? Le malheureux mari alla se jeter aux pieds de sa mère, demandant une consolation, implorant un pardon. Une grande et sévère figure que celle de cette mère, la femme impeccable dans les traditions de la race… »
(Vous allez la voir la tradition de la race !)

« La mère réfléchit pendant quelques instants ; puis d’une voix grave et vibrante :
(Elle avait pris des leçons de Fargueil[8] !)

« Vous pouvez pardonner, mon fils, dit-elle. Quand, dans notre famille, quelqu’un a failli, on le chasse, à moins qu’il ne consente à venir, à genoux et mains jointes, confesser sa faute et demander pardon devant TOUTE LA MAISON ASSEMBLEE.

« C’était dans les traditions solennelles de la maison princière. Il n’y avait pas d’objection à faire. »


Il parait que c’est une maison où on plaçait souvent des lapins. Au fait, il n’y a guère de château sans parc et de parc sans garenne.
Restait à consulter la princesse.
Consentirait elle à s’agenouiller devant les domestiques assemblés ?
La princesse accepta.

A moi, Chivot et Durut Lecoq, prépare ton luth !


Epilogue

« L’autre jour, dans le salon d’honneur du château… »
(Pourquoi pas dans le « salon du déshonneur » ?)

« Le prince se tenait très pâle, aux côtés de sa mère, tous deux vêtus de noir, comme pour un deuil. Derrière eux, en grande livrée, les domestiques, les gardes en uniforme, la carabine au pied ; les piqueurs, la trompe enroulée sur la poitrine… »
(C’est la trompe de la princesse que j’aurais voulu voir.)

« La princesse entra. Arrivée devant son mari, elle s’agenouilla et, les mains tendues vers lui … »
(Sans pistolets, cette fois ?)

« Elle murmura d’une voix faible : - j’ai outragé la maison de mon mari. J’avoue ma faute. Humblement et repentante, je viens implorer votre pardon. Le prince s’avança vers sa femme. – Vous êtes pardonnée, princesse. Relevez vous !


Apothéose

Le soir même, le prince et la princesse partaient pour l’Italie.

Pour un bon sujet d’opérette, voilà un bon sujet d’opérette.

Cette façon discrète d’assembler tous les domestiques pour pardonner à une épouse coupable sans l’humilier est le comble du Fervacquisme.

Quelle grande tradition de famille !

Un simple bourgeois, s’il avait pris la résolution de pardonner à son épouse, eût commencé par changer les domestiques, afin que la femme coupable n’eût pas à rougir devant eux. Mais ces gens-là ne sont pas dans la tradition.

Le prince, qui veut éviter le scandale, assemble ses piqueurs. Pourquoi pas la meute ? Voyez vous la princesse agenouillée à la grande stupéfaction des chiens courants ? Quel beau moment qu celui où, le prince relevant son épouse, tous les chiens se seraient mis à remuer la queue !

Le blason eût ainsi reconquis tout son éclat.


Voici donc le prince et la princesse en Italie. L’Italie est le refuge des grands désespoirs. Dans les romans de 1830, quand on n’entrait pas au couvent, on partait pour l’Italie. Le rideau peut toujours baisser sur un départ. Mais le prince pourra-t-il en faire autant ? Il est resté bien peu de temps à Lourdes ; la cure ne saurait être complète.

Cette princesse est évidemment une nature ardente. Que va-t-il advenir ? La contemplation du Vésuve n’est point un antispasmodique.

Le prince, d’autre part, a pardonné trop tôt. Qui lui a dit qu l’homme qui s’est enfui n’a pas laissé un petit souvenir dans les bras de sa maîtresse ? Et si, dans neuf mois, un prince inattendu venait à sortir du néant, que faudrait il en faire ?

La mère impeccable exigerait-elle que le petit se mit à genoux devant les domestiques assemblés et devant les piqueurs la trompe enroulée ?

Est-ce aussi dans les traditions de la famille ?


Pauvre princesse ! Je voudrais la voir en Italie, détournant les yeux de tous les tableaux où l’on représente des gens agenouillés, et jetant des regards amis sur les pâtres de la campagne romaine !

Ma foi ! Si le cœur lui démange, elle sait maintenant ce qu’il en coûte.

Alphonse Karr[9] a raconté l’histoire d’un petit chien qui s’oubliait souvent dans son cabinet. Karr se levait, prenait le chien par le collier … lui mettait le nez dedans.

Un jour que le chien avait sali un petit coin de l’appartement, il alla au devant de la punition. Tirant son maître par le pan de son habit, il l’amena devant le corps du délit. Une fois là, sans attendre qu’on l’y forçât, il se mit lui-même le nez dedans.

Eh bien ! Si la princesse succombe encore à la tentation, qu’elle n’attende pas l’avis de sa belle-mère. Qu’elle convoque elle-même tous les domestiques puis, s’agenouillant devant son mari étonné, qu’elle continue les traditions de la famille en disant de nouveau :

            - J’ai outragé l’honneur de la maison. J’avoue ma faute.

Au bout de cinq ou six fois, la belle mère et le mari en auront assez.

La mère impeccable s’écriera : c’est une scie ! – et le voyage en Italie sera supprimé.

Songez-y, Chivot ; pensez-y, Cantin[10]. Judie[11] demandant pardon à la fin de chaque acte devant les piqueurs assemblés, l’effet est sûr.

C’est si beau, la tradition !



 

[1] Henri Chivot (1839 – 1897) et Alfred Duru (1830 – 1889) ont écrit ensemble cinquante-huit pièces de vaudeville ou d’opéra – bouffe qui rencontrèrent pour la plupart un certain succès populaire. 

[2] C’est certainement cette satire qui valut à Aurélien Scholl l’un de ses derniers duels, provoqué par le comte de Dion qui y avait reconnu les déboires conjugaux de la duchesse de Chaulnes et de son mari.

[3] Le Gaulois est l’un des journaux quotidiens les plus connus du XIXème siècle.

[4] Il faut comprendre cette vision de l’école naturaliste comme une estocade parmi d’autres dans la guerre personnelle que se menaient Aurélien Scholl et Emile Zola. 

[5] Fervacques était un journaliste contemporain de Scholl et connu en son temps pour ses articles sentimentalistes. Il déchaîna le scandale en étant accusant de chantage : il aurait dérobé des lettres d’amour à une marquise.

[6] Il s’agit ici du bidet de salle de bain, servant à la toilette intime.

[7] Nous avions la source jaillissante ; nous aurons désormais le château surgissant (note de l’auteur)

[8] Mademoiselle Anaïs Fargueil, jeune comédienne très en vue à l’époque de Scholl

[9] Alphonse Karr (1808 – 1890) était un écrivain français contemporain de Scholl dont le plus important succès littéraire fut celui de sa revue satirique Les Guêpes.

[10] Peut être une référence à un jeune homme nommé Cantin, fils de bonnetier qui prit finalement le titre de chevalier et rajouta un i à son nom, se faisant appeler le chevalier Cantini. Cette qualité étant semble t il liée à l’achat pour quelques ducats d’une distinction allemande, la référence à lui dans ce texte serait une moquerie supplémentaire dirigée contre le caractère très surfait de la noblesse du 19ème siècle.

[11] Artiste de café-concert de la deuxième moitié du 19ème siècle